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DESIGN VOICE : GARNIER & LINKER

Dans le silence feutré des ateliers, là où la matière précède encore la forme, Guillaume Garnier et Florent Linker composent un dialogue à deux voix. Leur écriture, à la fois retenue et précise, s’inscrit dans une tension constante entre héritage et déplacement, entre rigueur constructive et douceur des lignes.

RENCONTRE AVEC Garnier & Linker

Avec VESTA, imaginée pour la Maison Pierre Frey, ils prolongent cette recherche d’équilibre : une collection pensée comme un ensemble ouvert, où le bois et le textile entrent en résonance, où chaque pièce semble trouver sa place sans jamais s’imposer. Plus qu’un dessin, une présence calme, enveloppante, presque évidente.

Comment vos parcours respectifs et votre expérience commune de l’architecture intérieure ont-ils façonné cette écriture à deux ? Comment s’est construit votre équilibre ?

G.G. : Même si nous travaillons aujourd’hui à l’échelle de l’objet, notre formation en architecture intérieure reste très structurante. Elle influence notre manière de penser les pièces, toujours en lien avec un espace et des usages réels. Notre collaboration fonctionne de manière très fluide. Chacun développe des idées de son côté, puis nous les confrontons, les affinons ensemble. Il y a une forme d’aller-retour permanent, presque instinctif. Une idée peut naître chez l’un, être reprise par l’autre, évoluer. C’est plutôt un échange continu, assez naturel.

Votre processus créatif passe-t-il d’abord par le dessin ou par la matière ?

G.G. : Les deux sont indissociables. Le dessin est souvent une amorce, parfois très minimaliste, presque une intention. Mais très vite, nous avons besoin de passer au volume. Nous travaillons beaucoup à travers des maquettes ou directement la matière à l’atelier. Il y a un dialogue permanent entre le dessin et le volume, entre l’idée et sa mise en forme. C’est dans cet aller-retour que les projets trouvent leur justesse.

Vous vous inscrivez dans une filiation artisanale forte, tout en revendiquant une écriture contemporaine. Comment trouvez-vous le point de rencontre entre héritage et modernité ?

G.G. : Notre travail, c’est un peu la rencontre entre des savoir-faire, qui parfois sont très anciens, plusieurs millénaires pour certains, et notre ligne, notre vision contemporaine. On essaie vraiment de rapprocher les deux. Tout part de la compréhension des techniques. Nous passons beaucoup de temps avec les ateliers, à observer, à apprendre, sans forcément produire immédiatement. Il s’agit de saisir les contraintes, mais aussi les potentiels souvent inexploités des savoir-faire. Ensuite, notre rôle consiste à intervenir avec un regard contemporain, à déplacer légèrement ces techniques pour leur donner une nouvelle expression.

 

F.L. : Nous pensons aussi toujours les objets en lien avec l’architecture intérieure. Ils doivent être fonctionnels, mais suffisamment ouverts pour s’intégrer dans des univers très différents ; parfois dans un univers très chargé, parfois très pure. Ce qui nous intéresse, c’est justement de voir comment ils sont réinterprétés selon les projets.

Y a-t-il des œuvres, des périodes ou des gestes issus des arts décoratifs ou de la sculpture qui nourrissent votre imaginaire, même de manière souterraine ?

G.G. : Elles se situent entre deux pôles. D’un côté, les arts décoratifs, notamment la période Art déco, pour le rapport à la matière et l’exigence de fabrication. Des figures comme Jean-Michel Frank ou Pierre Chareau nous parlent beaucoup, à la fois par le travail de la matière, mais aussi par la façon d’englober la création qui est très proche de la fabrication. Jean-Michel Frank, il y avait un atelier de fabrication, fabriqué à l’échelle, tous ses projets. Ça, c’est quelque chose qui nous parle beaucoup, même si nous, on ne va pas jusqu’à créer les décors de nos clients. De l’autre, la sculpture, en particulier une certaine abstraction du XXe siècle. Des artistes comme Roni Horn ou Hans Josephsohn nous inspirent par leur approche presque minimale de la forme, au service de la matière. Notre travail se situe souvent entre ces deux lignes, parfois ça tend plus d’un côté, parfois plus de l’autre, mais ça joue toujours entre ces deux orientations.

Comment révéler la matière sans la surcharger, lui laisser de l’expression sans la contraindre par le dessin ?

G.G. : En simplifiant le dessin. Plus la matière est forte, plus il faut éviter de la surcharger. Nous cherchons des formes très épurées, qui laissent la matière s’exprimer pleinement. Le dessin doit accompagner, jamais dominer. C’est un équilibre délicat, mais essentiel dans notre approche.

Quelle conception personnelle avez-vous de la durabilité ? Comme une question de matière, de dessin, d’usage, ou de désir ?

G.G. : Nous abordons la question de la durabilité à plusieurs niveaux. D’abord, de manière très concrète : ce sont des pièces conçues pour durer, par leur qualité de fabrication et par les matériaux employés. Elles sont faites pour traverser le temps, probablement au-delà de nous, et pour se patiner avec les années, sans jamais perdre leur pertinence. Elles n’ont, en ce sens, aucune forme de date de péremption. Ensuite, il y a une recherche plus fondamentale, presque personnelle : celle de l’intemporalité. Nous essayons de dessiner des lignes qui échappent aux effets de mode, avec parfois une certaine forme de classicisme, qui, pour nous, n’a rien de négatif. L’idée n’est ni de suivre les tendances, ni de les provoquer, mais de créer des pièces capables de s’inscrire dans la durée. Elles peuvent être plus ou moins désirées selon les périodes, puis revenir, être redécouvertes autrement. C’est sans doute là, pour nous, l’un des fondements essentiels de la durabilité.

 

F.L. : Et bien sûr, il y a les matériaux et les savoir-faire. Certaines matières, comme le bronze ou la pâte de verre, sont par nature presque inaltérables.

Pour la ligne VESTA, le chêne occupe une place centrale. Qu’évoque cette essence pour vous : une mémoire, une rigueur, une évidence constructive ?

F.L. : C’est une essence que nous utilisons régulièrement. Elle est accessible localement, maîtrisée par de nombreux ateliers, et offre une grande richesse de possibilités. Elle est aussi intemporelle. On peut la travailler de multiples façons, la teinter, la transformer. C’est une base solide, au sens propre comme au figuré.

Comment est née votre rencontre avec la Maison Pierre Frey ? Qu’est-ce qui, selon vous, a créé un terrain d’entente immédiat entre vos univers ?

G.G. : Nous connaissions déjà la maison, notamment à travers les architectes avec lesquels nous travaillons. Il y avait une proximité d’univers. Lorsque l’opportunité s’est présentée, il y a eu une évidence. Les savoir-faire, les exigences, la sensibilité commune : tout s’alignait assez naturellement.

À quel moment avez-vous senti que cette ligne trouvait naturellement sa place dans le langage de la Maison Pierre Frey ?

F.L. : La visite des ateliers de fabrication a été déterminante. Elle nous a permis de nous projeter très concrètement dans ce que pouvait être cette collaboration. Nous avions peu travaillé les assises, et encore moins les assises tapissées, c’était donc à la fois un terrain nouveau et une évidence. Les échanges se sont faits progressivement, presque naturellement. Nous nous connaissions déjà, nous partageons des clients, une proximité géographique, des sensibilités communes. Lorsque la proposition de collaboration est arrivée, elle s’est inscrite dans une continuité.

 

G.G. : Le point de départ était assez clair : répondre à des typologies qui manquaient dans leur collection. Pour le reste, nous avons bénéficié d’une grande liberté de dessin. Comme nous connaissions déjà leurs ateliers, nous savions quels savoir-faire pouvaient être activés, et comment les faire dialoguer avec notre propre écriture. L’enjeu était justement là : trouver une rencontre juste entre leurs techniques, très maîtrisées, et notre manière de concevoir les objets.

Comment s’est construit le dialogue avec les équipes et les ateliers ? Qu’a apporté ce travail collectif au dessin final ?

G.G. : Le développement s’est fait de manière très étroite avec les équipes de la maison, à la fois design et techniques. Très rapidement, nous sommes entrés dans des questions concrètes : le travail du placage, les systèmes de rotation des assises, les exigences de confort… La collection est née d’une intuition assez simple : celle d’un volume central, généralement traité en métal dans ce type de mobilier, que nous avons choisi de traduire en bois. À partir de ce principe, nous avons décliné une famille d’assises et de tables. Le dialogue avec les ateliers a permis d’affiner, d’ajuster, parfois de redessiner certains éléments. Mais l’essentiel est resté très fidèle à l’intention initiale, ce qui est toujours un bon signe.

 

F.L. : Nous avons beaucoup travaillé sur les détails. C’est là que l’expertise de Pierre Frey a été précieuse, notamment sur les assises, que nous pratiquons moins. Nous cherchions une certaine tension dans les lignes, sans tomber dans la rigidité. Trouver cet équilibre demande une vraie maîtrise technique. Leur expérience nous a permis d’aller plus loin, avec une précision que nous n’aurions peut-être pas atteinte seuls.

Comment avez-vous pensé cette famille d’objets : comme un ensemble cohérent qui vit groupé ou comme des pièces autonomes ?

F.L. : Nous avons imaginé une chaise enveloppante, pensée pour prendre place autour d’une grande table, avec l’idée que l’on puisse y rester longtemps, confortablement. Ensuite, la chauffeuse et le fauteuil ont plutôt été conçus pour des espaces de salon, dans une logique plus libre d’usage. Dans le prolongement, nous avons dessiné des tables d’appoint et des guéridons en lien avec ces pièces. Mais l’ensemble n’a jamais été pensé comme un système figé. Chaque élément peut exister indépendamment. Il ne s’agit pas nécessairement d’une collection que l’on doit réunir dans son intégralité. Une chaise peut naturellement trouver sa place autour d’une table, mais aussi fonctionner tout aussi bien autour d’un bureau. Ce qui nous importait avant tout, c’était le confort, cette capacité à s’installer durablement dans les assises, quel que soit le contexte.

 

G.G. : L’idée était vraiment celle d’une collection, mais sans contrainte. Une liberté d’usage.

En explorant les assises tapissées avec la Maison Pierre Frey, qu’est-ce que ce projet a déplacé dans votre manière de dessiner ? Et comment s’est construit, pour vous, le dialogue entre le bois et le textile ?

F.L. : Oui, notamment avec les assises tapissées, que nous avions peu explorées. C’était un terrain nouveau, exigeant, qui nous a amenés à expérimenter des techniques inédites, notamment autour des formes courbes et du placage. Même le bois, que nous connaissons bien, s’est révélé autrement. Très vite, le dialogue entre bois et textile s’est imposé comme un axe central : un jeu de matières et de volumes que nous avons décliné dans toute la collection, avec une véritable continuité de langage. Le principe de rotation, lui, permet d’appréhender les pièces sous différents angles et d’enrichir leur usage.

 

G.G. : Pour le textile, nous sommes partis d’intentions simples : confort, précision du détail, justesse des matières. En explorant les collections Pierre Frey, nous avons cherché un équilibre subtil, des tissus tendus sans rigidité, des formes souples sans mollesse. Chaque choix a été pensé pour accompagner le dessin, sans jamais le masquer. Le dialogue avec les équipes a été essentiel pour affiner chaque détail et trouver cette cohérence d’ensemble.

Pour les guéridons, les inserts peuvent varier laque Kozo, laque Glacée ou chêne gougé... Comment avez-vous pensé cette modularité, et quelle place cela occupe-t-il dans le dialogue entre forme, matière et personnalisation ?

G.G. : Ce qui est intéressant dans ces modèles, c’est qu’ils offrent une personnalisation relativement simple. Nous avons imaginé plusieurs finitions pour le bois, et les inserts peuvent être facilement changés. L’idée était que les architectes d’intérieur puissent se réapproprier les objets sans devoir les redessiner entièrement : il suffit de modifier les finitions, les inserts ou le choix du tissu, pour que chaque pièce s’adapte parfaitement à son projet. Chaque intérieur est différent, et un meuble qui fonctionne dans un contexte peut ne pas convenir dans un autre.

Si cette collection devait transmettre une seule sensation ?

G.G. : Une forme de douceur. Dans les lignes, dans les proportions, dans le rapport à la matière. Quelque chose d’enveloppant, de chaleureux, mais toujours maîtrisé.

DECOUVRIR VESTA

VESTA, dessinée par Garnier & Linker, est une ligne pensée comme un ensemble, où chaque pièce répond à l’autre dans un équilibre de formes et de proportions. Fauteuil, chaise, pouf et guéridons partagent une même écriture : des volumes pleins et arrondis, portés par un pied central en bois, signature à la fois structurelle et expressive.

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